
Sur les traces des Hui
Voyage dans la Chine musulmane
Repères & Vocations | Les dessous de la série | Chine | 21 minutes de lecture
Il y a des voyages qui vous portent plus loin que vous-même, qui vous déracinent et vous éprouvent. Perdre ses repères, en trouver de nouveaux : voilà peut-être une manière de se réapproprier son destin. Le voyage vous fait bien plus que vous ne le faites.
Celui-ci fut déstabilisant à plus d’un titre.
Sur les traces des premiers musulmans d’Asie, nous avons emprunté ce qui fut jadis l’une des grandes artères de la Route de la soie. Dans l’ouest et le nord-ouest de la Chine vivent plusieurs millions de musulmans chinois, parmi lesquels les Hui. C’est à la porte de cet immense et antique territoire de l’islam que nous sommes venus frapper, pour réapprendre à lire ce que signifie le fait de naître et de vivre musulman, minoritaire, dans un pays qui ne l’est pas.
Canton. Le point d’entrée, avant le nord-ouest.
Notre voyage commence à Roissy-Charles-de-Gaulle et nous emmène d’abord à Canton, ce marécage immense, bête d’eau et de béton où l’économie rythme les routes, les sillons et les rivières. Les containers exultent de denrées, de matériaux et d’autres créations humaines promises à essaimer dans le monde ; tout semble réglé comme une horloge, à l’heure d’une mondialisation dont la Chine de Xi Jinping est devenue l’un des principaux centres de gravité.
Canton, c’est d’abord un aéroport si grand qu’il faudrait probablement des jours pour le visiter à pied et des heures, nous l’apprendrons à nos dépens, pour effectuer une simple correspondance. On s’y déplace par trains, navettes et longs couloirs interminables où se perdent les portes d’embarquement vers des destinations aussi éloignées que New York ou Abidjan. On y voit le monde dans ses couleurs, mais aussi dans ses conditions sociales : le voyageur ivoirien venu chiner quelques marchandises précieuses qui alimenteront bientôt les étals d’un marché contraste avec l’homme d’affaires occidental, serviette à la main, dont les marchandises sont ailleurs, en transit.
Canton est irrespirable. Une humidité épaisse vous enveloppe dès la sortie ; les moustiques s’en donnent à cœur joie et tout rappelle que cette ville doit une grande partie de son destin à sa position stratégique entre mer, terre et air.
C’est pourtant ici que la mémoire musulmane chinoise place quelques-unes de ses plus anciennes traces.
Huaisheng : « se souvenir du Sage ».
La grande mosquée de Guangzhou, dite Huaisheng — « se souvenir du Sage » — demeure liée dans la tradition chinoise à l’arrivée des premiers musulmans. Les récits divergent lorsqu’il s’agit d’en restituer précisément l’origine. Le nom de Sa‘d ibn Abi Waqqas, compagnon du Prophète, y apparaît constamment, au point que mémoire, tradition pieuse et histoire finissent souvent par se confondre. Ce qui est certain dans le récit que les musulmans de Chine font d’eux-mêmes, c’est que leur présence ne commence pas hier, ni avec les migrations modernes, ni même avec les grands échanges contemporains entre Pékin et le monde arabe. Elle s’inscrit dans un temps long, celui des marchands, des ports, des routes caravanières et de la dynastie Tang.
Nous sommes venus, entre autres choses, toucher du doigt cette profondeur.
Nous commencerons par rater notre avion.
01 — Départ
Lanzhou, ou l’art de perdre ses repères
Perdus dans une correspondance à Canton, nous ne dévions pourtant pas de notre destination initiale. C’est vers Lanzhou que nos pas et nos regards se tournent.
La ville est traversée par le Fleuve Jaune, dont les eaux ont nourri suffisamment d’histoires, de croyances et de civilisations pour que ses pierres elles-mêmes soient parfois investies d’une valeur particulière. Lanzhou est aussi l’une des grandes maisons de l’islam Hui en Chine : ses mosquées, sa célèbre mosquée bateau, ses quartiers musulmans et ses incontournables restaurants Hui.

Au-delà de toute considération sociale, historique ou métaphysique, il faut dire une chose essentielle : les Hui sont célèbres dans toute la Chine pour leurs nouilles.
Nous y reviendrons.
Mais peut-on raconter un voyage sans faire la part belle aux rencontres qui l’ont rendu merveilleux ? Évidemment, pour nous, la réponse est non.
Au sommet de toutes se trouve une frêle jeune institutrice de Lanzhou du nom de Bao.

Notre premier point commun fut probablement l’amour de l’aventure et de la rencontre de l’autre. Si vous interrogez Bao sur sa foi, elle ne vous produira pas de traité théologique : c’est l’amour et le bien. Voilà la religion de Bao. Et c’est sur ces quelques mots que nous allions bâtir une relation d’amitié et de partage avec cette femme hors du commun, qui n’hésitera pas longtemps avant de nous accompagner dans une partie de notre voyage.
Bao possède une qualité qui, pour une équipe de tournage, peut devenir aussi précieuse que dangereuse : elle n’a pas peur de pousser une porte.
Nous ne le savons pas encore, mais cette disposition naturelle finira par nous conduire jusque dans la maison d’une mariée Hui.
Pour l’heure, première balade, première mosquée, premières rencontres avec les musulmans de Lanzhou.
Et première nécessité : comprendre un peu mieux qui sont ces Hui que nous sommes venus rencontrer.
Un islam devenu chinois
Sur le plan linguistique et physique, les Hui sont souvent difficiles à distinguer de la majorité Han. Leurs ancêtres comptent des populations venues au fil des siècles d’Asie centrale, du monde persan ou arabe, marchands et voyageurs de la Route de la soie qui se sont établis en Chine et mariés localement.
Il faut donc apprendre à regarder autrement.
Un petit bonnet blanc. Un couvre-chef féminin. Une inscription arabe au-dessus d’une porte. Une enseigne de restaurant.

Puis, à mesure que l’œil s’éduque, une géographie invisible quelques heures auparavant commence à se dessiner sous nos yeux.
L’histoire Hui ne se réduit d’ailleurs pas à celle d’une communauté religieuse vivant à côté de l’histoire chinoise. Des généraux musulmans ont servi les dynasties impériales ; des commerçants Hui ont sillonné le territoire ; d’autres se sont révoltés contre le pouvoir. Leur histoire est chinoise jusque dans ses conflits.

Cette particularité nous intriguera pendant tout le voyage.
Il existe chez beaucoup de Hui que nous rencontrons une articulation qui, vue de France, peut sembler paradoxale : un attachement profond à l’islam et une sinicité qui n’est nullement considérée comme contradictoire avec celui-ci.
Mais avant les grandes théories, descendons manger.
02 — Nuit
La nuit, les Hui prennent possession de la ville
On comprend immédiatement quelque chose de la réputation commerçante des Hui lorsque l’on descend le soir dans le centre-ville de Lanzhou pour découvrir son marché de nuit.
S’il se déroule dans l’obscurité, celle-ci ressemble surtout à un mauvais plaisantin, tant les couleurs, les saveurs et les lumières y sont innombrables.

Les échoppes se succèdent dans une profusion culinaire étourdissante. La gastronomie chinoise est connue pour sa richesse ; elle ne nous décevra pas. Nouilles, soupes, grillades de viande ou de poisson, pains fourrés, desserts : nous renonçons très vite à l’ambition de tout identifier, sauf à consacrer le reste du voyage à l’écriture d’un almanach de plusieurs milliers de pages.

C’est dans ce dédale de rues fourmillant d’individus que nous observons véritablement les Hui en action.
Ils tiennent de nombreux restaurants et affichent souvent volontairement leur identité par la tenue : couvre-chef blanc pour les hommes, différentes formes de bonnets ou de voiles pour les femmes. Nous découvrons également la réputation particulière attachée à la restauration Hui. L’interdit alimentaire musulman ne dit pas seulement ce qui peut être mangé ou non : il a produit tout un imaginaire de la propreté, du sérieux et de la qualité qui dépasse largement la communauté elle-même.
Et puis viennent les lamian.
Il faut voir l’homme travailler sa pâte.

Elle est frappée, étirée, repliée, étirée encore avec une précision qui vous fait comprendre que vous n’obtiendrez jamais le même résultat dans votre cuisine en regardant trois tutoriels sur Internet. En quelques gestes, ce qui n’était qu’une masse de pâte devient une multitude de nouilles fines, régulières, plongées ensuite dans le bouillon.
C’est peut-être trivial, mais une culture ne vit pas uniquement dans ses monuments ou ses livres. Elle vit aussi dans ce qu’elle cuisine tous les jours.
Chez les Hui, les nouilles racontent quelque chose.


03 — Loyauté
« China first, country first »
À Lanzhou, une autre question commence à nous poursuivre.
Comment peut-on appartenir à une religion qui relie symboliquement ses fidèles à La Mecque, Médine et à une langue venue d’Arabie, tout en entretenant une fidélité aussi forte à une civilisation chinoise qui n’a rien d’arabe ?
La tentation française serait d’y voir immédiatement une contradiction.
Elle n’en est pas forcément une.
La fidélité des Hui à la Chine est ancienne ; elle n’est pas née avec l’État-nation moderne ni avec Mao. Leur histoire compte des généraux musulmans servant l’armée impériale aussi bien que des rébellions contre le pouvoir Qing. Ils se considèrent chinois, culturellement et historiquement, tout en cherchant à préserver une autonomie dans leurs affaires religieuses.
La formule qui revient dans nos discussions pourrait se résumer ainsi :
China first, country first.

Cette articulation entre religion, histoire et loyauté nationale mérite mieux que quelques observations faites depuis un marché nocturne.
Nous décidons donc de poursuivre.
Lanzhou nous semble progressivement trop grande, trop engorgée, trop embrumée par son trafic incessant, ses bus conduits par des chauffeurs dont l’existence des passagers paraît être une considération secondaire, et cette démographie qui finit par rendre toute chose anonyme.
Ningxia: région autonome hui.
À Yinchuan, dans la région autonome Hui du Ningxia, la concentration musulmane est plus forte.
Nous prenons le train de nuit.
La baraka du train de nuit
Nous aimons à dire, lors de nos voyages, qu’une synchronicité incroyable nous transcende et nous accompagne.
Nous l’appelons naturellement la baraka.
Douze heures de train.
Pour aller à Yinchuan, douze heures de train nous attendent en direction du désert du nord.

Avant même de monter, une sueur froide nous est concoctée au guichet : sur le billet de l’un de nous, une lettre « O » s’est glissée à la place du chiffre « 0 » dans le numéro de passeport.
Cela pourrait paraître dérisoire.
En Chine, un « O » et un « 0 » peuvent soudain devenir une affaire d’État.
Pendant un moment, on ne nous laisse pas embarquer. Il faut expliquer, montrer, recommencer, espérer que quelqu’un accepte simplement de considérer l’évidence : l’homme devant eux est bien celui dont le passeport se trouve dans leurs mains.
Nous finissons par monter.
Et dans ce train nous faisons l’une des plus belles rencontres du voyage.
Un jeune homme au visage lumineux, d’une douceur presque désarmante, remarque le teint basané de deux d’entre nous et décide de nous interpeller dans un arabe littéraire sans fautes, négligeant complètement l’hypothèse que nous pourrions être trois parfaits ignorants de la langue.
Heureusement, l’un de nous sauve l’honneur.
Quelques mots sont échangés tant bien que mal.
Notre interlocuteur s’appelle Souleymane. Il est professeur d’arabe et semble tout heureux de pouvoir échanger quelques formules dans cette langue avec trois étrangers au milieu d’un wagon chinois, sous le regard progressivement intrigué des passagers.
Aubaine, sans être chiches, nous la saisissons.
Nous lui demandons s’il accepterait de nous revoir dans son école.
Formidable. Il accepte.
Nous venions à peine de quitter Lanzhou et Yinchuan nous avait déjà offert une porte d’entrée.
Ce voyage avait ses propres guides
L’une des choses qui nous étonneront le plus tout au long de ce périple sera la qualité des guides que le hasard placera sur notre route.
La plupart ne sont d’ailleurs pas musulmans.
Ils sont simplement curieux de notre démarche, parfois jusqu’à prendre sur leur temps libre — voire leur temps de travail — pour nous accompagner.
Hospitalité asiatique ? Goût de l’aventure ? Intérêt pour ces étrangers venus chercher en Chine quelque chose que les Chinois eux-mêmes regardent parfois à peine ?
Le mystère restera entier.
Mais le regard trompe rarement et nos discussions enflammées nous suffisaient largement comme confirmation.
À Yinchuan, la baraka n’en avait visiblement pas terminé avec nous.
04 — Baraka
Rater un bus pour trouver Chamsuddine
Il y a des moments dans une vie qui donnent une saveur très concrète à ce verset coranique bien connu :
Certes, avec la difficulté vient la facilité.
Un lundi matin, nous nous levons tôt pour visiter une nécropole pyramidale située dans le désert, à environ deux heures de Yinchuan, vestige archéologique d’une Chine ancienne.
Nous ratons le seul bus de la matinée.
Déboutés et dépités, nous abandonnons le projet et décidons de marcher jusqu’à la principale mosquée de la ville pour prier le dhuhr et trouver comment combler cette journée si mal commencée.
C’est là que nous sommes, encore une fois, interpellés en arabe.
Un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, veut savoir ce que nous faisons ici. Quelques phrases baragouinées en arabe littéraire suffisent à faire les présentations.
Il n’en faudra pas davantage pour que cet homme décide, sans autre formalité, de se mettre à notre service.
Il nous emmène déjeuner chez un ami restaurateur, établissement haut de gamme tenu par un homme ayant accompli plusieurs fois le pèlerinage.
Nous découvrons ce jour-là la culture des salons privés chez les restaurateurs Hui.
On nous installe autour d’une grande table sur laquelle repose une plaque de verre circulaire et mobile. En quelques minutes, les plats arrivent. En Chine, le repas entier peut être posé devant vous presque en même temps, de telle sorte que chacun avance comme bon lui semble en faisant tourner le plateau jusqu’au plat désiré.

Mais le plus délicieux, ce jour-là, restera la compagnie.
Parce que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Notre accompagnateur dirige en réalité une école d’arabe et d’enseignement islamique à Yinchuan. Il a vécu des années en Malaisie et en Égypte.
Il s’appelle Chamsuddine.
Un autre homme nous rejoint.
Son allure est humble et grave ; nous remarquons chez lui une réserve, presque une timidité. Il nous explique qu’il apprend l’arabe à l’institut de Chamsuddine parce qu’il a entrepris depuis quelque temps ce que nous comprendrons comme un retour flamboyant vers l’islam et sa pratique.
Nous ignorons encore, à cet instant, que nous partageons la table de l’une des grandes fortunes de la région.
Son nom est Ali.
Il fabrique du mobilier en bois précieux et certaines de ses créations atteignent des prix que nous avons dû faire répéter pour être sûrs d’avoir correctement compris.
Nous passerons l’après-midi avec eux. Puis le soir.
Chamsuddine souhaite nous présenter un responsable de l’organisation du culte musulman en Chine, directement lié aux institutions de Pékin.
Nous avions quitté notre hôtel le matin avec l’ambition de photographier des tombeaux impériaux.
Nous terminons la journée à discuter de la gestion de l’islam dans la Chine communiste.
Il faut parfois savoir rater son bus.
05 — Identité
À qui appartient l’islam des Hui ?
Plus nous avançons, plus une autre présence se fait sentir : celle du monde arabe.
L’attachement de certains Hui au monde musulman extérieur ne se limite pas à la religion abstraite. Le monde arabe figure aussi comme une origine lointaine, parfois rêvée, prestigieuse, et nous comprenons rapidement que notre propre proximité supposée avec cet univers nous installe malgré nous sous un biais de noblesse.
Les portes s’ouvrent plus facilement. La générosité s’affirme.
Certains de nos interlocuteurs prêtent encore aux Arabes une bénédiction particulière parce qu’ils seraient « le peuple de Muhammad ».
S’ils savaient le sort qui est le nôtre en France…
Avoir étudié en Égypte, en Arabie ou dans un autre pays musulman confère également à certains Hui un prestige particulier. Et cette relation commence à se voir dans le paysage : dans les périphéries en construction apparaissent de nouvelles mosquées empruntant leurs formes au vocabulaire architectural du Moyen-Orient, là où des édifices plus anciens s’inscrivaient beaucoup plus visiblement dans l’esthétique chinoise.

L’identité Hui, celle d’un islam proprement chinois, peut-elle elle-même être transformée par la mondialisation de l’islam ?
Pendant des siècles, l’éloignement a obligé ces musulmans à produire leurs propres réponses, leurs propres formes architecturales, leurs écoles et leurs traditions. L’intensification contemporaine des échanges avec l’Égypte, les pays du Golfe ou l’Asie du Sud-Est peut enrichir cet univers autant qu’elle peut le déplacer.
La question est posée.
Nous allons bientôt retrouver Souleymane.
Une petite Algérie dans le désert du Ningxia
Un taxi nous emmène vers son école.
C’est un immense internat situé à près d’une heure de la ville, derrière les périphéries encore en construction, au milieu d’un horizon cotonneux de champs et de sentiers.
Après quelques minutes sur une route de terre, le taxi s’arrête.
Face à nous : une grille et un vaste campus clos, moderne. À l’intérieur, des enfants en uniforme courent et jouent dans cette insouciance qui est certainement le droit qu’ils savent le mieux défendre. Les petites filles portent un voile avec leur uniforme.
Les élèves sont chinois. Le corps enseignant, beaucoup moins.
Irakiens, Soudanais, Égyptiens… et même Algériens.
Notre rencontre avec trois jeunes Algériens à l’accent oranais à couper au couteau restera parmi les situations les plus incongrues du voyage.
À des milliers de kilomètres de chez eux, dans un internat musulman perdu aux marges du désert chinois, l’un d’entre eux nous regarde et lance :
Wesh rakoum ?
Croyez-nous : il faut quelques secondes pour remettre les continents dans le bon ordre.
Après quelques échanges sur le football — comme vous auriez pu vous en douter — nous allons retrouver notre ami Souleymane.
Le personnel de l’école nous accueille très bien. Mais nous arrivons à l’improviste et, pour des raisons évidentes de sécurité, on nous demande de ne pas sortir les caméras.
Nous nous exécutons.
Tout voyage filmé possède ses images manquantes.
Celles-ci en feront partie.
Nous rencontrons notamment Ahmed, jeune professeur soudanais de vingt-neuf ans. Voilà deux ans qu’il vit en Chine. Il doit terminer son contrat, gagner sa vie, puis rentrer au Soudan où il espère se marier.
Notre visite nous donne l’impression d’être pour lui une petite bouffée d’oxygène, si loin des repères qui ont toujours été les siens.
Il nous invite dans sa chambre et nous sert un thé à la soudanaise.
Pendant un instant, au fin fond du Ningxia, cette chambre est certainement son petit coin de Soudan à lui.
Nous essayons ensuite d’obtenir l’autorisation de revenir filmer.
Comme pour beaucoup de choses en Chine, le message circule mal et l’autorisation n’arrive jamais.
Nous n’en aurons aucune image.
Nous en garderons les souvenirs retranscrits ici.
Là où les étrangers sont aussi rares que les aurores boréales
Pour comprendre la place que conserve l’ailleurs dans l’imaginaire de l’islam chinois, il faut aussi regarder du côté des saints et des maîtres spirituels dont la mémoire demeure vivante dans certaines branches soufies de la région.
Des traditions locales racontent le voyage d’hommes pieux venus, plusieurs siècles auparavant, du Yémen, d’Égypte ou d’autres terres musulmanes pour prêcher dans des régions où l’étranger est encore aujourd’hui presque aussi rare qu’une aurore boréale dans le nord de la France.
À ce propos, impossible de ne pas raconter l’histoire d’un professeur de danse afro-américain venu du Texas que nous rencontrons sur place.
Certains de ses élèves les plus jeunes rivalisent de théories pour comprendre sa couleur de peau.
Est-ce que vous mangez des aliments noirs, monsieur ?
Il lui est même arrivé de voir des enfants de moins de quatre ans lâcher leur tétine ou fondre en larmes à sa vue.
La mondialisation atteint partout, mais pas partout de la même manière.
Nous en prendrons encore la mesure en quittant Yinchuan pour la montagne.
06 — Montagne
La montagne des trois cultes
Au sommet d’une montagne considérée comme sacrée par plusieurs traditions de la région se trouvent des lieux liés au bouddhisme, au taoïsme et à l’islam.
Trois heures de montée.
Pour atteindre la mosquée, il nous faudra près de trois heures de marche.

Nous commençons sous une forte pluie. Puis viennent les vents. Enfin le soleil.

Au sommet, une famille garde le lieu.
Un tombeau y est associé à la mémoire d’un Yéménite venu dans la région plusieurs siècles auparavant. Les visiteurs y viennent encore prier, chercher l’intercession, demander une guérison ou une aide, selon des pratiques qui nous rappellent que les religions, lorsqu’elles voyagent, ne se contentent jamais de changer de langue : elles rencontrent des imaginaires, des gestes et des manières d’habiter le sacré déjà présents.

Yinchuan aura été une révélation.
Pour la première fois depuis notre arrivée, nous avons pu pénétrer ces temples sacrés que sont aussi, et peut-être surtout, les maisons Hui.
Il y eut de nombreux entretiens filmés que l’on retrouvera dans le documentaire et sur lesquels il n’est pas nécessaire de revenir ici.
Le voyage appelle maintenant autre chose.
Comme une initiation spirituelle qui demanderait un degré supplémentaire, nous voulons nous immerger plus profondément dans la vie religieuse des Hui.
Nous prenons la direction de Linxia.
La Mecque de Chine.
07 — Linxia
Linxia, sortir du temps
Aller à Linxia donne le sentiment de sortir momentanément du temps.
Ou plus exactement d’entrer dans un monde qui semble avoir résisté, davantage qu’ailleurs, aux grandes uniformisations de la mode et de la mondialisation.
La présence musulmane y est massive. Mosquées, mausolées, zawiyas : la concentration est autrement visible que dans les grandes métropoles traversées auparavant.
Notre arrivée coïncide avec une saison de fêtes et de pèlerinages.

Des musulmans viennent de différentes régions de Chine visiter les tombeaux de saints, demander une guérison, un mariage, une issue à leurs difficultés ou simplement accomplir les gestes transmis par leur famille.
La ville se drape de ses plus belles fleurs et la population de ses plus beaux sourires.
Loin de la cataracte d’avis au vitriol et d’analyses tendancieuses qui condamnent à distance ce genre de pratiques, nous décidons de nous laisser porter.
Nous visitons. Nous regardons. Nous interrogeons quand cela est possible.
Et nous sommes reçus avec les plus grands soins.
Dans les cuisines des zawiyas, les carcasses de bêtes sacrifiées s’entassent avant d’être préparées. La viande est cuite simplement à l’eau puis partagée entre les pèlerins.
Après le repas, certains se dirigent vers les tombeaux.
À l’entrée des mausolées, ils allument des bâtons d’encens comme des catholiques allumeraient des cierges, gestes accompagnant des prières murmurées ou chantonnées.

L’intérieur de la zawiya est un espace mystique où les bâtons d’encens sont omniprésents.
On pourrait immédiatement vouloir classer, approuver, condamner, trancher.
Ce n’est pas ce que nous sommes venus faire.
Il faut parfois avoir assez d’humilité pour laisser un monde se présenter avant de prétendre l’expliquer.
La rue reprend ses droits
Il suffit pourtant de sortir des mosquées baignées de silence et de ferveur pour retrouver une Linxia tout autre.
Les rues offrent un contraste saisissant.
La population les transforme en espace de loisir.
Les adolescents se déplacent en bandes, les enfants font du roller, les anciens s’installent pour jouer aux échecs chinois.

On rit beaucoup. On discute. On mange.
La ville religieuse est aussi une ville ordinaire et vivante, traversée par les mêmes préoccupations que toutes les autres.
Et notamment par la modernité.
08 — Jeunesse
Être jeune, Hui et musulman
La modernité et ses enjeux touchent la Chine musulmane comme ils touchent toutes les communautés musulmanes du monde.
Les traditions se déplacent à mesure que les générations se succèdent. Les jeunes Chinois et Chinoises musulmans cherchent leurs propres repères, questionnent leur religion, ses origines, ses pratiques et ce qu’ils considèrent comme ses principes véritables.
Cela se traduit jusque dans la tenue.
Certaines jeunes femmes adoptent désormais des vêtements conformes à une mode musulmane devenue internationale, dont les références circulent du Golfe jusqu’à l’Asie du Sud-Est et sur les réseaux sociaux.

À côté subsistent des formes beaucoup plus caractéristiques des Hui : couvre-chefs plus souples, parfois laissant apparaître une partie des cheveux, comme ceux portés par deux jumelles que nous photographions.

Il serait facile d’y lire seulement l’opposition entre « tradition » et « modernité ».
La réalité nous semble plus intéressante.
La modernité peut aussi produire un désir de retour au religieux.
Mais elle change la manière dont ce religieux se pense.
Un jeune Hui ne se compare plus seulement à ses parents ou aux habitants de son quartier : il peut désormais voir comment une Indonésienne, une Égyptienne, un Saoudien ou un Français pratiquent l’islam.
Cette circulation change nécessairement quelque chose.
Peut-on devenir musulman sans devenir Hui ?
Parmi les questions qui nous ont asticotés pendant ce voyage, il y a celle de la conversion.
L’islam est une religion universelle et naturellement missionnaire dans sa conception d’elle-même. Pourtant, en Chine, le mot musulman est constamment associé dans les conversations à celui de Hui.
Quid alors des Han, l’ethnie majoritaire du pays ?
Que se passe-t-il lorsqu’un Han embrasse l’islam ?
Nous découvrons des situations différentes selon les familles et les trajectoires. Les mariages jouent évidemment leur rôle, de même que la manière dont les appartenances ethniques sont transmises et administrativement reconnues.
Mais cette question nous conduit surtout à regarder la société chinoise au-delà du seul monde Hui.
Le fait religieux reste relativement peu présent dans le quotidien d’une grande partie de la population que nous rencontrons. Beaucoup ressemblent davantage à notre amie Bao : ils bricolent, au sens noble du terme, leur propre rapport au spirituel, sans toujours éprouver le besoin de l’inscrire dans une institution.
La Chine vit pour l’heure au rythme d’un matérialisme dévoué.
Peut-être connaîtra-t-elle un jour, comme l’Europe après ses grandes poussées anticléricales, un mouvement massif de retour vers le religieux.
Mais ce n’est pas maintenant.
Maintenant, il faut manger et avoir un iPhone.
C’est pourtant à propos d’une conversion que nous allons vivre l’une des expériences les plus délicates du voyage.
Au sens gustatif du terme.
09 — Thé
Cent soixante ans dans une tasse
Un vendeur de thé dont le fils s’est converti à l’islam nous invite à partager une cérémonie du thé.
Un thé blanc d’environ 160 ans.
Il sort pour l’occasion un thé blanc qu’il nous présente comme vieux d’environ cent soixante ans.
En Chine, le temps augmente la valeur de certains thés un peu comme il transforme celle de certains vins chez nous.
Aussi, lorsqu’un Chinois vous propose de déguster un thé blanc vieux d’un siècle et demi, il vaut mieux éviter de se faire prier.
C’est un grand honneur.
Tout ralentit alors. Les gestes sont précis. Le thé est observé, préparé, rincé, servi dans de petites quantités.

Nous venons de passer des jours à courir après des trains, des interlocuteurs et des autorisations ; nous voilà maintenant contraints par la politesse autant que par le plaisir de nous asseoir et de regarder quelqu’un verser de l’eau.
Une civilisation se révèle parfois mieux dans sa façon de prendre son temps que dans ses grands discours.
Et le nord-ouest chinois réserve encore une autre surprise : le thé des sept merveilles.
Le thé des sept merveilles
Très méconnu chez nous, il peut se boire pendant des heures et révéler des saveurs différentes d’une tasse à l’autre.
Dans une tasse vide, on dispose du thé vert pur, une pincée de sésame grillé, des cristaux de sucre — surtout pas du sucre en poudre ou en morceaux — puis des plantes aromatiques comme la rose ou le jasmin, éventuellement une marmelade suffisamment compacte pour ne pas disparaître immédiatement dans l’eau. On ajoute encore des fruits de jujubier, des baies de goji, une datte séchée.

Puis vient l’eau.
On boit une première tasse. Et l’on verse de nouveau dans la même préparation. Puis encore.
Les ingrédients ne libèrent pas tous leurs arômes au même moment, si bien qu’à mesure que l’on remplit la tasse, le goût se déplace.
Le thé peut ainsi vous accompagner pendant des heures.
Émerveillement après émerveillement.
Et comme une bénédiction ne vient jamais seule, notre périple allait être couronné par une invitation encore plus improbable.
10 — Retour
Ni une, ni deux, ni trois : Bao entre
Resituons la scène, si vous le voulez bien.
Nous venons de terminer notre cérémonie du thé.
Nous traversons une petite ruelle des plus simples et des moins avenantes qui soient lorsqu’au travers d’une clôture en bois nous apercevons quelques tables apprêtées et un petit chapiteau.
Manifestement, une fête se prépare.
Ni une, ni deux, ni trois, Bao, notre guide à la spontanéité toujours aussi déconcertante, s’engage tout excitée dans la demeure.
Nous restons dehors. Quelques instants passent.
Elle est reçue avec chaleur, échange quelques mots, puis revient nous chercher.
Nous nous retrouvons tirés à sa suite dans ce qui est alors…
un mariage Hui.

Invités à manger par la maison, nous nous faufilons dans ce sanctuaire sacré qu’est la demeure d’une future mariée.
Elle est vêtue de rouge.
La cérémonie se prépare. Son époux doit venir le lendemain.
Nous sommes arrivés sans invitation, sans contact, sans avoir rien prévu, et la famille nous accueille pourtant avec cette hospitalité que nous avons vue se répéter tout au long de notre route.

Nous reviendrons le lendemain.
Parce qu’un Hui qui vous invite semble toujours capable de vous réinviter.
Lorsque nous repensons aujourd’hui à cette Chine musulmane, ce ne sont finalement pas seulement ses mosquées, ses villes ou ses paysages qui remontent.
Ce sont ces visages chaleureux et doux.
Souleymane dans son train de nuit.Ahmed et son thé soudanais.Chamsuddine, rencontré parce que nous avions raté un bus.Ali, dont nous découvrons l’histoire autour d’une table.Les pèlerins de Linxia.La famille qui garde une mosquée au sommet d’une montagne.Le marchand de thé.Et Bao, évidemment.

Nous étions partis sur les traces des premiers musulmans chinois avec l’ambition de comprendre ce que signifiait vivre sa foi en minorité, dans un monde culturel et politique qui n’était pas le nôtre.
Nous en sommes revenus avec des réponses, naturellement, et beaucoup d’entretiens que le film se chargera de restituer.
Mais certaines choses résistent à l’entretien.
Elles vivent dans une chambre où un Soudanais vous sert le thé, dans la pâte d’une nouille étirée à la main, dans la fumée d’un bâton d’encens, dans un mot d’arabe lancé entre deux couchettes d’un train de nuit ou dans cette confiance étrange qui pousse une famille à faire une place à table à trois hommes arrivés de nulle part.
Nous n’oublierons jamais ces visages, écho d’une foi indélébile, ineffable et indestructible qui anime les cœurs des musulmans du monde.
Il y a des voyages qui vous portent plus loin que vous-même. Celui-ci fut de ceux-là.
Le voyage vous fait bien plus que vous ne le faites.
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